Education en Afrique : « innovation, créativité et collaboration encouragées dès les premières années ». Entretien avec Aissatou Sow

Entretien avec Aissatou Sow, directrice du développement en Afrique francophone pour Intel Corporation.

PAXTER : Bonjour Madame Sow, avant tout, pouvez-vous nous dire en quelques mots quel est votre parcours et quelles sont vos missions en tant que Directrice Public Sector Afrique Francophone pour Intel ?

AISSATOU SOW : Avant Intel, j’étais Directrice Exécutive de Digital Links en Angleterre, Directrice des Opérations de l’Université Virtuelle Africaine au Kenya, Directrice de l’Institut de Gorée au Sénégal, et Consultante Permanente de George Soros pour la mise en place de ses fondations en Afrique de l’Ouest.
J’ai obtenu mon Baccalauréat à Dakar à l’institution Ste Jeanne d’Arc, suivi d’un DEUG en Anglais à l’Université de Niamey, d’un Bachelor en Management à l’Institut Supérieur de Management (ISM) de Dakar, et d’un Master en Sciences de Développement International et Planning de l’Université de Londres.
Présentement Directrice du Développement en Afrique francophone pour Intel Corporation, multinationale leader mondial dans la fabrication des microprocesseurs, je dirige l’expansion d’Intel dans la région en travaillant avec l’écosystème de la technologie, mais aussi avec les gouvernements africains et des partenaires financiers. Mon objectif principal est d’augmenter l’utilisation des technologies en Afrique dans plusieurs verticales : Education, Santé, Gouvernance, Energie, Agriculture. Ma passion reste tournée vers l’Education et j’ambitionne de voir un jour un plus grand nombre d’innovations technologiques provenant de jeunes africains et africaines.

PAXTER : Quelle est votre vision personnelle, et bien sûr professionnelle, des modalités de développement de systèmes durables d’éducation et de formation en Afrique ? Plus spécifiquement, comment ces systèmes pourront-ils développer les compétences professionnelles des métiers du numérique, quels que soient les niveaux de qualification ?

AISSATOU SOW : L’importance de l’Éducation pour l’Afrique n’est plus à démontrer. C’est un pilier essentiel pour booster les économies africaines, renforcer les processus démocratiques, et garantir la création de valeurs et de richesses pour les pays africains.
Cependant, il est dommage de voir que pendant que le monde change autour de nous et est en perpétuel bouleversement dû aux révolutions techniques et technologiques, l’école et les systèmes éducatifs africains semblent rester figés. On continue d’apprendre comme nos grands-parents le faisaient, un formateur transmettant ce qu’il sait à des apprenants passifs. Or, le 21ème siècle requiert des aptitudes et de méthodes différentes d’engagement. L’apprentissage doit être collaboratif et axé sur la capacité à résoudre les problèmes qui nous entourent. L’éducation doit dépasser le cadre spatial de la salle de classe et s’appuyer sur les possibilités offertes par les nouvelles technologies pour préparer des générations qui vivent déjà à l’ère du numérique. L’école africaine, tout comme la société dans laquelle elle vit, devra se transformer. Cela demande une vision claire et un consensus sur le modèle de citoyen qu’on désire former, un leadership fort pour entrainer des transformations qui toucheront aussi bien le curriculum que le développement professionnel et la formation des maitres et enseignants, et devra, à mon sens, déboucher sur un modèle dans lequel la capacité d’innovation, la créativité et la collaboration seront encouragées dès les premières années. Les métiers du numérique sont une extension de tout ce qui est science et technologie, je préfère donc parler de système pour booster l’apprentissage des sciences et technologies dès le bas âge, car cela reste le fondement des économies capables de s’inventer et de se construire. C’est justement cela la magie à réaliser, permettre aux jeunes de pouvoir créer, inventer, innover, parce qu’ils en sont capables, et non parce qu’un système vieillissant les catégorise sur la base de diplômes ou certificats reçus.

« Mon appel serait plus pour une action harmonisée
des différents acteurs du privé,
autour de l’intérêt commun de l’enfant africain (…) »

PAXTER : A votre avis, quel peut être le rôle du numérique dans la transformation de l’éducation en Afrique ?

AISSATOU SOW : L’éducation n’est que le miroir d’une économie et vice-versa. Aujourd’hui, un système qui forme sans que les apprenants n’aient accès à la technologie est un système voué à l’échec, en constant déphasage avec son époque. La transformation de l’éducation requiert une approche globale, il serait naïf de penser que la solution se limite à de l’apport en technologie seulement. Pour avoir mené ces transformations dans plusieurs pays en Afrique, nos experts en éducation insistent sur l’importance d’avoir une vision globale de ces changements, en commençant par le Leadership et les grandes politiques d’orientation de l’éducation, l’adaptation du curriculum aux besoins du 21ème siècle, la formation et le développement professionnel des enseignants qui sont acteurs de ces changements, enfin le choix judicieux des architectures technologies qui vont supporter les besoins de tout l’écosystème de l’éducation, et bien sûr le monitoring constant des performances pour mesurer l’atteinte du succès envisagé. La technologie est centrale, mais l’élément essentiel est le succès de l’élève. La Pologne vient de décider que le Coding et la Programmation devront figurer dans les matières enseignées à partir du primaire. Intel développe une vaste gamme de supports d’apprentissage de la robotique du primaire au supérieur, et met des kits et labos de robotique dans les écoles et universités africaines, permettant aux enfants et aux jeunes d’appliquer leurs apprentissages à la création d’objets et robots programmés, dès le jeune âge. Dans quelques années, les questions de Santé, d’agriculture, de sécurité, de vie dans les villes seront pour une grande part observées et résolues avec un support technologique, il est donc essentiel de préparer les citoyens acteurs de ces économies à être capables de prendre en charge ces problématiques.

PAXTER : Selon votre expérience au sein d’Intel et même auparavant, pouvez-vous nous parler des défis qui attendent le continent africain pour rendre la culture numérique accessible à tous ?

AISSATOU SOW : Tout est d’abord et avant tout une question de volonté politique. Les leaders africains qui ont misé sur le numérique pour développer et préparer leurs économies à être compétitives, tels que le Kenya, le Rwanda ou la Côte d’Ivoire, sont des exemples à suivre. Il a fallu la volonté de leurs gouvernements pour décider par exemple d’annuler la taxe sur l’importation de matériels informatiques, ou utiliser leurs Fonds de service Universel pour booster l’accès à l’internet dans les zones reculées, ou encore permettre à un million d’élèves dans le primaire d’avoir leur propre ordinateur et manuels numérisés à l’école, ou enfin de booster l’industrie des TIC avec l’implantation d’usines d’assemblage et de montage de matériels technologiques dans leurs pays. Nous sommes très fiers à Intel d’avoir participé à l’émergence de tels modèles, et d’avoir accompagné et conseillé ces gouvernements dans leurs stratégies.
Le cout d’accès reste une barrière, mais cela n’est qu’une conséquence de choix politiques non adaptés. On ne développera pas les économies numériques en maintenant des taxes d’entrée entre 30 et 40% sur la technologie. De même, l’accès à l’internet et à la large bande passante reste un mythe tant que les coûts d’accès resteront inaccessibles à la majeure partie des populations.

PAXTER : Selon vous quel peut être le rôle des entreprises de secteur privé dans cette démarche de modernisation des systèmes éducatifs africains ?

AISSATOU SOW : Lorsqu’une économie se porte bien, tout le monde en profite. C’est pour cela que nous investissons de nos ressources propres pour booster l’éducation et moderniser les systèmes éducatifs dans les pays africains. Le secteur privé peut être un moteur important pour la modernisation des systèmes éducatifs. Ils en sont les premiers « clients » en tant qu’employeurs potentiels ou partenaires d’affaires. Il est important que leur implication soit cohérente et mesurée par rapport à  un plan de transformation bien défini par les ministères concernés, car les actions ad hoc, coup de pub pour la RSE, font certaines fois plus de mal que de bien. Mon appel serait plus pour une action harmonisée des différents acteurs du privé, autour de l’intérêt commun de l’enfant africain, permettant une utilisation rationnelle des ressources, une responsabilisation des bénéficiaires, et un impact plus visible des changements.
Un rapprochement entre le monde professionnel et le secteur éducatif est important, pour planifier la formation de ressources adéquates, échanger sur les contenus d’apprentissage, et donner aux jeunes les perspectives attendues par le secteur économique afin de les aider à mieux orienter leurs choix de carrière.

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