FRANCE : COMBIEN D’ÉTUDIANTS « FANTÔMES » ?

Combien y a-t-il d’étudiants en France ? Dans un pays développé et démocratique comme le nôtre, peut-on compter sur des statistiques fiables lorsqu’on parle du nombre d’étudiants ? En regardant de près on découvre que le nombre d’étudiants en France est largement surévalué : quels sont les méthodes et les enjeux de ce gonflement des statistiques étudiantes ?

Nombre d'étudiants en France

On ne parle pas ici d’étudiants régulièrement inscrits mais qui ne sont pas effectivement impliqués dans leurs études : ces cas particuliers, dont le nombre est difficile à évaluer, ne représentent pas un gonflement du nombre d’étudiants imputable à l’administration.

La principale cause officielle de gonflement des statistiques dans le nombre des étudiants provient des doubles inscriptions, dont certaines sont obligatoires. Le plus gros contingent d’étudiants comptabilisés deux fois est celui des étudiants en CPGE, car ils ont désormais l’obligation d’être inscrits en premier cycle d’une université partenaire du lycée dans lequel ils effectuent leur scolarité[1]. En 2016-2017, ces étudiants en CPGE étaient 84 000, soit 7,68% de ceux préparant un diplôme de type LMD, ce qui est loin d’être négligeable[2].

Par ailleurs, les étudiants effectuant deux formations en parallèle (droit et langue, sciences et langue…) dans deux universités différentes doivent également être inscrits deux fois comme étudiants du fait de la règlementation[3].

D’autres étudiants peuvent être inscrits deux fois, cette fois dans le cadre de conventions. Nous avons vu précédemment[4] que les possibilités de diplômation pour les étudiants préparant des licence, master ou doctorat dans les établissements d’enseignement supérieur privés passent par des conventions avec des universités publiques. Plus de 20 000 étudiants  fréquentant des établissements privés préparent de tels diplômes[5], soit 1,9% des étudiants en LMD. Il est difficile d’évaluer le nombre exact de ceux qui sont inscrits deux fois car il faudrait connaître les termes de toutes les conventions passées, mais la plupart de ces conventions prévoient que les étudiants fréquentant les établissements privés soient également inscrits dans l’université partenaire.

Ces dernières années ont vu se multiplier les expériences internationales pour de  nombreux étudiants : programmes de type « Erasmus », échanges, doubles diplômes,…  Là encore, les conditions sont définies par des conventions entre les établissements, dont un grand nombre précisent que les étudiants doivent être inscrits dans les deux établissements concernés, même s’ils ne paient leurs droits d’inscription que dans un seul. C’est ici à l’échelle européenne ou mondiale qu’on se trouve devant un phénomène de double inscription qui fausse les statistiques globales du nombre d’étudiants. L’importance quantitative de ce phénomène est lui aussi difficile à évaluer, même si on sait que plus de 60 000 étudiants français, soient 2,4% d’entre eux, partent chaque année en échange ou en stage à l’étranger[6].

Enfin, encore une occasion de gonfler les statistiques, le droit pour les étudiants à une interruption d’étude appelée période de césure : « Pendant toute la période de césure, l’étudiant demeure inscrit dans l’établissement qui lui délivre une carte d’étudiant[7]. » Ainsi, les jeunes adultes en césure, non présents à l’École ou l’université, sont-ils comptabilisés comme étudiants.

Le nombre d’étudiants « fantômes » – car inscrits dans des établissements qu’ils ne fréquentent pas – se chiffre ainsi en dizaines de milliers et entraine dans les statistiques officielles publiées par le MESRI des distorsions significatives sur de nombreux sujets controversés : subvention par étudiant, taux d’encadrement, surface des locaux… Si on ajoute simplement en France celui des CPGE et celui des étudiants d’établissements supérieurs privés préparant licence, Master ou Doctorat, le chiffre est supérieur à 100 000. Mais pourquoi avoir développé légalement une telle inflation d’inscriptions ne correspondant pas à des études effectives ?

À l’échelle individuelle des étudiants, les obligations règlementaires et/ou conventionnelles de double inscription ou d’inscription en période de césure sont présentées comme des avantages, permettant avant tout une sécurisation des parcours et éventuellement des doubles diplômes.

Cependant, c’est surtout pour les établissements eux-mêmes, ainsi que pour les régions et/ou l’État que de telles formes de décompte sont intéressantes.

On sait que dans le monde contemporain, le taux d’accès à l’enseignement supérieur ainsi que le nombre absolu d’étudiants constituent des indicateurs de prestige pour les États et les collectivités territoriales. La France est loin d’être l’unique pays qui utilise des règlementations sophistiquées, quoique publiques et en apparence transparentes, pour augmenter son nombre d’étudiants : jeunes sous les drapeaux, formations continues, inscriptions annuelles dans le cadre d’études sur des périodes courtes, étudiants en échange ou double diplômes… dans de nombreux pays, des décomptes compliqués permettent d’afficher un nombre d’étudiants nettement supérieur à celui de ceux qui fréquentent effectivement un établissement de formation.

Au niveau des établissements eux-mêmes, les étudiants « fantômes » peuvent être particulièrement avantageux. Très souvent, l’importance perçue de l’établissement est associée au nombre d’étudiants. Dans les universités publiques, les moyens et financements sont largement liés au nombre d’étudiants. Les étudiants inscrits en CPGE ou dans les établissements d’enseignement supérieur privés constituent des ressources importantes pour les universités partenaires, car elles touchent les subventions correspondant à ces étudiants sans avoir à assurer leur formation : c’est un autre budget de l’État qui finance les études des étudiants en CPGE et les droits de scolarité payés par les étudiants et leurs familles celles des étudiants inscrits dans les établissements d’enseignement supérieur privés.

Sur le plan politique, en affichant des taux d’encadrement plus faibles que ceux qu’ils sont effectivement, les universités publiques peuvent ainsi revendiquer plus de moyens auprès de leur ministère de tutelle, y compris en utilisant des moyens médiatiques.

L’enjeu des statistiques est extrêmement important, à la fois financièrement et politiquement. Si on ne peut parler vraiment de falsification dans la mesure où la plupart des procédures sont officielles à défaut d’être vraiment transparentes, le nombre d’étudiants décomptés en France est nettement supérieur au nombre d’étudiants étudiant vraiment, différents  acteurs trouvant leur intérêt dans ces arrangements comptables. Cependant la France n’a pas le monopole de ces arrangements, nous l’avons vu.

Anne Righini


[1] Code de l’éducation,  https://www.legifrance.gouv.fr/ Article D612-29.

[2] http://cache.media.education.gouv.fr/file/2017/41/2/depp-RERS-2017-etudiants_824412.pdf

[3] Code de l’éducation, https://www.legifrance.gouv.fr/ Article D612-7.

[4] https://educationmatters.blog/2018/06/28/enseignement-superieur-prive-3-diplomes-de-licence-et-de-master-conventions-et-bricolages/

[5] http://cache.media.education.gouv.fr/file/2017/41/2/depp-RERS-2017-etudiants_824412.pdf

[6] https://studandglobe.com/fr/30-ans-derasmus-en-10-chiffres-surprenants/

[7] Code de l’éducation, https://www.legifrance.gouv.fr/  Article D611-19

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