Accueillir des étudiants étrangers : un enjeu géopolitique

En 2017 selon l’UNESCO, 5 085 159 étudiants préparaient un diplôme dans une université d’un pays autre que celui de leur citoyenneté. Ce chiffre est à la fois faible (2,30% des étudiants mondiaux) et important dans l’absolu. Où vont les étudiants en mobilité internationale ? Quels enjeux représentent-ils pour les pays d’accueil ? En examinant quelques chiffres de la mobilité étudiante dans le monde, ce blog se propose de mettre en lumière quelques faits qui permettent d’éclairer une question à forts enjeux géopolitiques.

Les États-Unis, avec 971 417 étudiants étrangers recensés en 2017 accueillent le plus grand nombre d’étudiants étrangers en nombre absolu. Cependant, ce nombre ne représente qu’un tout petit peu plus de 5% du nombre d’étudiants inscrits aux USA, et ne colore donc pas l’ensemble du système de formation : on est loin des proportions atteintes par certains pays qui font de la promotion de leur enseignement supérieur une de leurs priorités, les gouvernements et les opérateurs universitaires travaillant de concert pour se positionner sur ce qui est devenu un marché.

Le cas de l’Australie est très significatif de cet état d’esprit : une agence gouvernementale spécialisée, le CRICOS (Commonwealth Register of Institutions and Courses for Overseas Students), aide les universités australiennes à accueillir des étudiants étrangers, facilitant les recrutements et l’obtention des visas. Outre le rayonnement du pays, particulièrement dans la zone Asie-Pacifique, la contribution économique de ces étudiants fait partie des buts recherchés : les droits de scolarité appliqués aux étrangers sont près de trois fois supérieurs à ceux demandés aux étudiants nationaux, pourtant déjà parmi les plus élevés du monde ; cette contribution financière représente 17% des revenus des universités[1]. Malgré ces droits de scolarité élevés, plus de 21% des étudiants sur le territoire national australien sont étrangers[2].  De plus, les universités australiennes ont créé de nombreux établissements à l’étranger, avec des modèles variés : création d’écoles ou de facultés propres, franchises au sein d’établissements étrangers, y compris à but lucratif, association avec des universités ou établissements d’enseignements locaux, … Les étudiants de ces campus étaient plus de 59 000 en 2015, soit presque 6% du total des étudiants en Australie.

L’intérêt du secteur de l’enseignement supérieur en termes de rayonnement comme d’économie a largement été intégré dans les modèles de développement de certains « petits » États : 48,5% des étudiants inscrits aux Émirats Arabes Unis, 27,2% de ceux inscrits à Singapour sont étrangers ; comme l’Australie, ce dernier pays conjugue un fort taux d’étudiants étrangers et l’excellence académique avec deux universités dans les 100 premiers rangs du classement de Shanghai.

 D’autres pays accueillent des taux d’étudiants étrangers supérieurs à 18 % de leurs inscrits : la Nouvelle-Zélande, avec 19,8% des étudiants inscrits en 2017, et le Royaume-Uni avec 18,1% des inscrits, soient 432 000 étudiants étrangers, le deuxième plus gros contingent dans le monde. Le Canada cherche également à se positionner dans ce marché : dans un pays fédéral où l’enseignement supérieur est sous la responsabilité des gouvernements provinciaux, « le CMEC [3]  et le gouvernement du Canada ont établi un partenariat pour élaborer l’image de marque de l’éducation au Canada, ÉduCanada : Un monde de possibilités[4], afin de promouvoir les systèmes d’éducation provinciaux et territoriaux à l’étranger auprès des étudiantes et étudiants internationaux. Cette image de marque est administrée par le CMEC et Affaires mondiales Canada (AMC)[5] »[6]. Les résultats sont au rendez-vous et la proportion d’étudiants étrangers est passée d’un peu moins de 9% à près de 12% entre 2012 et 2017, soit presque 190 000 étudiants, et ce malgré une pratique de frais de scolarité différenciés défavorable aux étudiants non canadiens[7].

Ces pays ont en commun d’être des pays anglophones, ce qui facilite largement leur attractivité sur le marché mondialisé de l’enseignement supérieur, dominé par la langue de Shakespeare depuis l’entre-deux guerres[8]. Dans tous ces pays, le « marché » visé est largement mondialisé et les étudiants chinois et indiens sont le plus nombreux : en effet, la Chine qui comptabilise près de 870 000 étudiants à l’étranger et l’Inde avec plus de 300 000 représentent plus de 23% des jeunes étudiant hors de leur pays de citoyenneté, et se répartissent dans le monde entier.

Cependant, une autre politique internationale est mise en œuvre concrètement par certains pays qui accueillent des proportions plus ou moins fortes d’étudiants étrangers en s’appuyant sur des liens historiques, linguistiques et/ou de proximité géographique. Ainsi, la Suisse accueille parmi ses étudiants 17,6% d’étrangers, dont plus de la moitié sont allemands, français ou italiens, citoyens de pays limitrophes et locuteurs de trois des langues du pays. La Tchéquie accueille 11,5% d’étudiants étrangers dont près de la moitié sont slovaques. Le Sénégal accueille 8,3% d’étudiants étrangers, principalement en provenance des pays d’Afrique de l’Ouest. Deux tiers des étudiants étrangers accueillis au Portugal proviennent du Brésil, de l’Angola et du Cap Vert, pays lusophones ; un quart des jeunes étrangers en formation en Afrique du Sud sont originaires du Zimbabwe. Même si le nombre d’étudiants concernés est très faible, la Turquie accueille plus d’étudiants qu’elle n’en exporte, et renforce à travers eux des liens avec les pays de la région : Azerbaïdjan, Turkménistan, Syrie, Iran, Iraq, Afghanistan…

Les deux logiques, celle de mondialisation et celle des liens de proximité, peuvent cohabiter : ainsi si l’Italie accueille en 2017 à peu près 16 000 étudiants en provenance de Chine et d’Inde, ils sont 18 800 à arriver d’Albanie et de Roumanie. Pour l’Australie, la Nouvelle-Zélande et Singapour, il y a aujourd’hui coïncidence entre la visée du rayonnement régional (région « Asie-Pacifique ») et celle du marché mondialisé de l’enseignement supérieur, largement dominé actuellement par la clientèle asiatique.

Que retenir de ces informations ? Tout d’abord, il existe bel et bien un marché mondialisé de l’enseignement supérieur. De nombreux jeunes, soutenus par leurs familles, cherchent à se former dans les meilleures universités du monde, et des droits d’inscription élevés sont loin de constituer un obstacle à leur démarche. Les familles de certains étudiants indiens empruntent à hauteur de l’hypothèque de leur maison (à des taux de 12 ou 13% par an) pour aller suivre des scolarités dans des établissements renommés. Toutefois, la collaboration entre les acteurs universitaires et gouvernementaux, en particulier en matière de visa et de conditions matérielles d’accueil, est essentielle pour le développement de l’activité internationale des institutions universitaires.

De plus, entre l’échelle mondiale et l’échelle des États-nations, il existe de nombreux espaces d’internationalisation de l’enseignement supérieur, reposant sur des proximités historiques, linguistiques et/ou géographiques qui contribuent à une grande échelle à la redéfinition de l’offre mondiale de formation. Ces aires de formation révélées par les mouvements étudiants dessinent de façon parfois étonnante la géopolitique mondiale en train de se construire.

 

Anne Righini


[1] https://www.teqsa.gov.au/sites/default/files/statistics-report-teqsa-registered-higher-education-providers-2017.pdf?v=1507524756

[2] https://www.teqsa.gov.au/sites/default/files/statistics-report-teqsa-registered-higher-education-providers-2017.pdf?v=1507524756 .

[3] Conseil des ministres de l’Éducation du Canada, Council of Ministers of Education, Canada.

[4]https://www.educanada.ca/

[5] https://www.international.gc.ca/gac-amca

[6] https://www.cmec.ca/114/International.html

[7] De larges possibilités d’obtention de bourses sont cependant mises en place pour attirer les meilleurs étudiants, en particulier dans les cycles supérieurs.

[8] À titre d’exemple, c’est en 1929 que  la langue de l’enseignement à l’École des Hautes Études Industrielles et Commerciales de Tianjin (Tientsin), fondée en Chine par les jésuites de la province de Reims avec le soutien du gouvernement français, est passée du français à l’anglais.

Weishuai Tian, L’Institut des Hautes Études Industrielles et Commerciales de Tianjin (Tientsin) : une institution missionnaire française en Chine, de 1923 à 1951, Thèse de doctorat, Université Paris IV, (2014)

Corinne Dehoux-Dutilleux, Les Hautes Études Industrielles et Commerciales de Tianjin (Tianjin Gongshang xueyuan 天津工商学院), 1923-1951 : un exemple de l’action éducative des Jésuites en Chine, Thèse de doctorat, Université Michel de Montaigne, Bordeaux III (2018)

 

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