10 ANS DE CLASSEMENT DE SHANGAI : QU’EN CONCLURE ?

Les classements internationaux font désormais pleinement partie du paysage mondial de l’enseignement supérieur, par la publicité qui leur est désormais donnée et l’influence qu’ils exercent, sur le recrutement des étudiants d’une part et la stratégie des établissements d’autre part.

Malgré les critiques récurrentes qui lui sont faites, le classement dit « de Shanghaï » reste dans ce domaine « la » référence : on sait que ce classement favorise les établissements de grande taille et la performance en recherche mais on peut comprendre qu’il se soit imposé compte tenu du prestige et du caractère objectivement concurrentiel de la recherche d’une part, de son importance dans l’innovation de rupture d’autre part.

En fait, la sortie du classement de l’année n’est plus guère un évènement sauf pour les établissements dont le classement a significativement évolué dans l’année (en bien ou en mal !) car on constate une très grande stabilité globale d’une année à la suivante.

Mais qu’en est-il si l’on prend une perspective plus longue, par exemple sur 10 ans ? La comparaison du TOP 500 du dernier classement de Shanghaï, celui de l’année 2018, avec celui de l’année 2008 suggère cette fois quelques tendances intéressantes.

Les deux premières sont connues de tous :

  • Les USA continuent d’exercer une domination sans partage, avec plus du quart des institutions classées ;
  • La progression de la Chine est le facteur majeur d’évolution puisque le nombre d’institutions chinoises classées connait un quasi triplement, passant de 18 à 51, l’Université Tsinghua, première université chinoise, passant par exemple de la classe 201-302 au 45ème rang !

Cependant, on a moins insisté sur d’autres tendances fortes :

  • Dans la plupart des pays, le nombre d’établissements classés dans le TOP 500 est en très légère baisse, conséquence quasi-mécanique de l’émergence de la Chine ;
  • Mais avec la Chine, il y a un autre grand gagnant : l’Australie, dont le nombre d’établissement classés passe de 14 à 23…
  • … et deux perdants :
    • Les Etats-Unis qui passent de 159 à 139 établissements classés, mais on peut faire l’hypothèse que la performance en recherche des établissements « sortis » n’avait rien d’exceptionnel, et que cela ne remet pas vraiment en cause la domination des USA,
    • Et surtout le Japon qui passe de 31 établissements classés à 16.

Par ailleurs, cette comparaison conduit à des observations intéressantes. A titre d’exemples :

  • Deux pays pourtant d’une grande importance géostratégique, continuent d’être très peu présents dans le classement. Il s’agit de :
    • La Russie, qui passe de 2 à 4 établissements classés,
    • Et surtout l’Inde, qui passe de 0 à 1 établissement classé !
  • A l’inverse, la Suisse améliore encore sa performance : les 8 établissements classés en 2008 le sont toujours en 2018, 6 ont amélioré leur classement, un l’a maintenu et un seul a baissé (l’Université de Bâle qui passe de la 87ème à la 96ème place).
  • Tandis que certains pays tirent bien leur épingle du jeu. Il s’agit par exemple de :
    • La Suède, qui maintient ses 11 établissements classés, et dont 5 améliorent leur classement et 4 le maintiennent ;
    • De façon plus inattendue, l’Espagne, qui sans avoir de « leader » puisque le premier établissement classé (l’Université de Barcelone) reste au-delà de la 100ème place, passe néanmoins de 9 à 10 établissements dans le TOP 500.
  • Enfin, l’Allemagne passe de 40 à 36 établissements, le Royaume Uni de 42 à 39 : des pays donc stables, mais dont le résultat reste le double de la France.

La  France qui elle,

  • passe de 23 établissements classés à 19, cette différence s’expliquant notamment par les regroupements,
  • reste pour sa performance globale comparable au Bénélux, le total « Belgique + Pays-Bas » passant de 18 établissements classés à 17,
  • et est désormais légèrement derrière l’Australie qui a, comme on l’a dit, 23 établissements classés en 2018.

Ces conclusions sont-elles remises en cause si l’on s’intéresse cette fois-ci aux « meilleures » institutions ? Rappelons en effet que le classement de Shangaï ne classe explicitement que les 100 premiers, les suivants étant rangés dans des classes successives de 50 institutions. Si donc on limite l’analyse à ces 100 premiers classés, on retrouve en fait les mêmes tendances :

  • Leadership des Etats-Unis et du Royaume-Uni, malgré une baisse ;
  • Apparition de 3 établissements chinois dans le TOP 100 ;
  • Belles performances de la Suisse, de 3 à 5, et de l’Australie, de 3 à 6 ;
  • Performance constante pour la France, qui reste à 3, et qui est cette fois-ci dépassée par l’ensemble « Belgique + Pays Bas », qui passe de 2 à 6.

A nouveau, ces conclusions sont-elles remises en cause si l’on utilise un autre classement que celui de Shangaï, par exemple celui du Times Higher Education (« THE ») ? L’analyse n’est pas immédiate car en 2008, THE ne classait que 200 institutions. Néanmoins, en comparant d’une part les TOP 200 de THE de 2008 et 2018, et en analysant d’autre part le TOP 500 de THE en 2018, on peut dégager pour l’essentiel les mêmes tendances que précédemment.

Les seules différences très notables semblent être :

  • la place de la Chine, qui n’a cette fois-ci que 12 représentants dans le TOP 500 de THE, à un niveau comparable à celui de la Corée et du Japon;
  • de façon surprenante, le résultat cette fois de l’Italie qui classe 32 établissements dans le TOP 500 mais dont seulement 2 sont dans le TOP 200 et dont 27 sont au-delà du 300ème rang (parmi lesquels 18 sont au-delà du 400ème rang).

Par contre, même résultat pour la France, qui classe 20 établissements dans le TOP 500, dont 6 dans le TOP 200 (4 en 2008), par rapport à l’ensemble « Belgique + Pays Bas », qui classe 21 établissements dans le TOP 500 dont 17 dans le TOP 200 (16 en 2008).

Cette analyse rapide :

  • confirme qu’il y a au niveau mondial trois leaders stables, les USA, le Royaume-Uni et l’Allemagne, et un quatrième leader émergeant, en passe de devenir le « n°1 », la Chine,
  • et met en évidence le succès de la politique de la Suisse et de l’Australie.

Pour la France, elle montre que, si notre pays s’est « mis en marche » dans le domaine de l’enseignement supérieur, il ne rattrape pas son retard puisque sa performance continue d’être :

  • en gros inférieure de moitié de celles du Royaume-Uni et de l’Allemagne ;
  • inférieure à celle de l’ensemble « Belgique + Pays-Bas » et à celle de l’Australie, qui ont respectivement 2,5 fois et 3 fois moins d’habitants.

Doit-on s’en inquiéter ? Même si la stratégie des établissements ne doit pas être dictée par les classements, il faut néanmoins mesurer l’importance de la visibilité des institutions et de l’attractivité des pays dans la compétition pour les meilleurs étudiants internationaux.Et si la France n’arrive pas à attirer les meilleurs étudiants internationaux, alors les meilleurs étudiants français la quitteront sans hésiter, menaçant de régression l’ensemble du dispositif ! A cet égard, les classements expriment clairement un handicap de la France vis-à-vis de ses deux grands voisins, le Royaume-Uni et l’Allemagne.

La stratégie des regroupements permettra-t-elle de combler ce handicap ? Cela est loin d’aller de soi car la différence sur le moyen et long terme ne se fera pas sur la taille mais sur les moyens disponibles par étudiant et sur la valeur de marque. Or :

  • la capacité financière est loin d’être le point fort des établissements français qui comptent trop sur l’Etat pour leur financement,
  • l’Etat qui, à l’inverse, ne semble pas avoir pour objectif fort de promouvoir ses meilleures marques d’enseignement supérieur à l’international, accaparé qu’il est par les problèmes internes à notre pays.

Dès lors, on peut s’interroger sur la stratégie de notre pays pour au moins deux raisons, en tous cas si l’on veut « jouer les classements » :

  • avec la dynamique actuelle, il est bien peu probable qu’à moyen terme, la France rejoigne le Royaume-Uni et l’Allemagne, dont les institutions continuent elles-aussi de faire des progrès, et donc atteigne une quarantaine d’établissements dans le TOP 500 des classements ;
  • les trois pays que cette analyse met en avant, la Chine, l’Australie et la Suisse, ont concentré des moyens très importants, financiers et/ou administratifs, sur leurs meilleures institutions et ont fait de leur succès international une priorité nationale.

En conclusion, les institutions qui soit progressent, soit conservent depuis longtemps les premières places sont caractérisées, qu’elles soient publiques ou privées, par une haute intensité de leurs ressources : haute concentration de moyens matériels et humains permettant de recruter d’excellents chercheurs et des étudiants remarquables. Cela peut se faire en France, si des moyens accrus sont drainés vers le système universitaire, ou si la France accepte de les concentrer davantage.

Mais surtout, cela doit être envisagé, voire engagé, dès maintenant car au-delà du durcissement prévisible de la compétition avec la montée en puissance des institutions chinoises, que se passera-t-il lorsque l’Inde, pays le plus peuplé de la planète dès 2022, décidera d’entrer dans la compétition internationale ? Et en Afrique, grand enjeu du 21ème siècle, où la France dispose d’une réputation historique privilégiée, nos institutions auront-elles la capacité de rester compétitives ?

Hervé Biausser

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