« LES BUSINESS SCHOOLS CROIENT-ELLES EN LEUR AVENIR ? »

Consultant au sein du Cabinet PAXTER et ancien directeur d’une grande école d’ingénieur, j’ai participé fin avril 2019, pour la première fois, à l’Assemblée Générale annuelle de l’AACSB, cette association privée incontournable qui accrédite les formations des business schools du monde entier. Elle s’est tenue cette année à Edimbourg et rassemblait 1300 participants, 600 institutions venant de 60 pays et une quarantaine de stands, le thème principal étant « Challenging Core Foundations ».

Malgré de très nombreux contacts depuis des années avec les business schools françaises et en particulier l’ESSEC, j’ai découvert à cette occasion, et avec un regard d’ingénieur, cette communauté que je croyais pourtant connaitre.

Ma première impression a été conforme à ce que j’imaginais :

  • Organisation à l’américaine quasi-parfaite ;
  • Conférences plénières de très bon niveau (même si elles étaient un peu trop dans le style de plus en plus énervant de TED) ;
  • Beaucoup de temps laissé aux échanges, aux discussions informelles, etc.
  • … pour « faire des affaires » …
  • … le tout dans un style rappelant tout à fait celui des congrès et salons professionnels.

Il s’agissait donc de faire du business, du marketing, des partenariats, de la communication… le tout dans une ambiance « résolument positive ».

Et un thème pouvait à lui seul justifier cette tonalité positive : dans un monde où l’avenir n’est pas du tout clair, se former est une nécessité et un devoir, d’autant que « vieux » signifiera bientôt plutôt 80 ans que 60 !!! L’avenir de la long-life education est donc probablement radieux et ceux qui sauront en profiter trouveront là de nouveaux moteurs de développement.

Mais au-delà de ce côté « flamboyant » et à mesure des contacts, c’est une image tout à fait différente qui s’est dégagée : celle d’une communauté globalement très inquiète pour son avenir !

Deux observations préliminaires auraient pu permettre de l’anticiper :

  • le thème retenu pour cette Assemblée Générale, qui démontrait en lui-même que l’avenir du « système actuel » est sur la table,
  • et l’absence de la plupart des institutions les plus prestigieuses, qui affichaient ainsi qu’elles sont au-dessus de la mêlée et qu’elles ont « d’autres problématiques ».

Les principaux thèmes des discussions et échanges, « on » ou « off », ont largement confirmé cette inquiétude diffuse. Car en revisitant les fondements, les business schools se proposaient ni plus ni moins que d’apporter des éléments de réponse ou de réflexion à la question fondamentale suivante : comment continuer d’attirer d’excellents élèves et de bénéficier du soutien des plus grandes entreprises ???

Derrière cette interrogation existentielle, il me semble que se cachent au moins trois questions, non explicitement abordées durant l’AG alors qu’elles impliquent pourtant des choix stratégiques lourds :

  • comment prendre en compte l’incontournable dimension technologique, de plus en plus présente dans le business ? A Edinburgh, tout le monde parlait de technologies mais il est clair que la compétence est fondamentalement au sein des institutions scientifiques et techniques où se fera la recherche de pointe. Comment dès lors l’intégrer de façon crédible et au meilleur niveau dans les programmes ?
  • comment proposer aux meilleurs étudiants des cursus qui fassent sens vis-à-vis des grands défis de leur siècle et qui soient socialement et éthiquement acceptables par eux ? La question de l’éthique et des valeurs est constamment évoquée ou sous-jacente dans le discours et toutes les business schools disent que c’est essentiel. Mais force est de constater que, au-delà du discours, bien peu d’institutions affichent clairement leurs valeurs, leurs principes éthiques, leur conception de la liberté, de la démocratie, etc.
  • face aux concurrents, comment être original, unique ? Souci permanent pour les business schools car le champ des métiers auxquels elles préparent est assez standardisé et en outre, dans un monde où tout peut être copié, l’innovation n’est plus une protection suffisante (c’est d’ailleurs ce qui se passe actuellement : il suffit qu’une business school ait la première l’idée d’aborder un nouveau champ pour qu’elle soit immédiatement copiée par les autres). Comment dès lors « sortir du cadre » par rapport aux concurrents ?

Et face à tous ces changements, subsiste bien sûr la question des moyens : quels seront les modèles financiers qui garantiront la survie et le développement des business schools ? En clair, les étudiants accepteront-ils de nouvelles hausses des frais de scolarité, voire le maintien des frais actuels, sachant que le point ultime a probablement déjà été atteint voire dépassé aux USA et que les étudiants solvables sont et seront de plus en plus sollicités par de plus en plus d’acteurs ? Et au-delà, quelle attitude prendre vis-à-vis de l’arrivée de plus en plus massive d’investisseurs privés dans le monde de l’éducation ?

Mais au-delà, les business schools auront à affronter une question encore plus redoutable qui, elle, a été explicitement posée à Edinburgh, sans recevoir cependant de proposition de réponse : qui seront les leaders de demain, quelle éducation auront-ils reçue et qui va les former ??? De plus en plus, l’économie va s’accélérant et cette accélération va mécaniquement affecter les business schools dans leur ambition toujours affichée de former ces leaders. En clair, la vie des entreprises sera de plus en plus rythmée par leur capacité à ne pas rater voire à anticiper « la prochaine marche » dans l’évolution du business en recrutant les « bonnes personnes ». Et elles attendront que les business schools les suivent dans ce mouvement et donc forment ces « bonnes personnes » : comment anticiper ce mouvement de plus en plus frénétique en recrutant « les bons professeurs », dans un milieu où l’excellence académique construite dans la durée reste un prérequis absolu et où les enseignants-chercheurs sont extrêmement mobiles ?

La première conclusion que je tire de toutes ces interrogations, c’est qu’il va falloir observer de près les décisions stratégiques que vont prendre les business schools dans les prochaines années pour au moins deux raisons :

  • exposées depuis très longtemps à la concurrence, elles ont l’habitude de réagir très vite aux signaux de leur environnement et, en cela, elles ont souvent initié des transformations ou des tendances qui se sont ensuite propagées dans l’ensemble de l’ESR ;
  • enseignant la stratégie à leurs étudiants, elles devraient logiquement proposer et mettre en œuvre un panel de solutions stratégiques pertinentes.

Mais la conclusion la plus importante me semble être la quasi-absence dans les débats de la menace pourtant la plus sérieuse sur l’avenir de business schools dans leur modèle actuel, et plus généralement du phénomène le plus à même de modifier radicalement le paysage de l’enseignement supérieur. A aucun moment en effet n’a été posée la question : quels seront nos nouveaux concurrents, qui va tenter de nous disrupter, qui seront les « GAFA » de l’enseignement supérieur ?

Car il clair qu’il y aura, comme dans tous les autres secteurs, des disrupteurs qui attaqueront sans hésiter tous les points possibles de disruption :

  • Pédagogie « out of standard » ;
  • Utilisation massive du numérique, du distanciel (diplômant, bien sûr !)
  • Offre du type « nous nous occupons de vos enfants » ;
  • Entreprises qui considèreront qu’elles ont la capacité de faire de la formation et en particulier de la formation continue ;
  • Intermédiaires entre les clients et les fournisseurs :
  • Prospects étudiants/Universités
  • Diplômés/employeurs
  • Employeurs/Universités

Plus que jamais, les business schools et plus généralement les établissements devront donc être attentifs aux signaux faibles, construire une véritable réflexion stratégique et une véritable agilité opérationnelle et ne pas hésiter à revoir leur modèle, dans un enseignement supérieur mondial qui, comme tous les autres secteurs d’activité, va devoir apprendre à naviguer dans un monde VUCA* !

 

Hervé Biausser (PAXTER)



 


* = Volatile, Uncertain, Complex, Ambiguous

 

 

%d blogueurs aiment cette page :