Élever le niveau scientifique et culturel de la nation et des individus : un défi pour l’enseignement supérieur ?

 

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L’Indira Gandhi NationalOpen University, peut-être la plus grosse institution d’enseignement supérieur du monde, recense plus de 4 millions d’é tudiants ; les 404 730 étudiants en Nouvelle lande en 2017 ne représentent que 266 375 équivalents temps plein ; plus de 35 % des étudiants australiens inscrits dans l’enseignement supérieur ont plus de 26 ans ; 282 institutions d’enseignement pour adultes délivrent des diplômes universitaires en Chine ; en Turquie, il y a 3,6 millions d’étudiants inscrits en «open education », sur un total de 6,6 millions.

Ces chiffres divers révèlent l’importance d’un aspect du secteur de l’éducation supérieure qui prend une importance croissante dans le monde : la formation universitaire tout au long de la vie. Ils concernent toutefois des réalités très différentes les unes des autres, qu’il est difficile d’appréhender en dehors des contextes locaux.

En France, selon le code de l’éducation (nous soulignons) :

Le service public de l’enseignement supérieur contribue : […] au développement de la recherche, support nécessaire des formations dispensées, à la diffusion des connaissances dans leur diversité et à l’élévation du niveau scientifique, culturel et professionnel de la nation et des individus qui la composent ; (article L 123-2).

La formation supérieure initiale, malgré toutes les limites du secteur en France, est discutée, réfléchie, structurée ; de nombreux acteurs publics comme privés proposent des formations variées pour s’adapter au mieux aux goûts des jeunes et aux besoins sociaux, des algorithmes compliqués sont mis en œuvre pour répartir au mieux les étudiants dans les diverses formations.

Les profonds changements qui affectent tous les secteurs de l’économie ont entraîné le développement de savoir-faire des institutions de formation pour des apprenants à des stades plus avancés de la vie. De nombreuses formations professionnalisantes et qualifiantes, accessibles tout au long de la vie, sont proposées par des institutions de formation, universitaires ou non, les bénéficiaires pouvant en profiter à leur initiative ou à celle de leurs employeurs, la collectivité participant largement au financement de cette actualisation des compétences. Certaines de ces formations peuvent mener à de véritables diplômes universitaires.

Ces deux types de formation, formation initiale et formation tout au long de la vie à visée qualifiante et/ou professionnelle, d’une certaine façon visent le même objectif : elles cherchent à la fois à permettre que les fonctions nécessaires à la vie sociale et économique puissent être remplies par des personnels compétents et que les individus puissent participer à cette vie sociale et économique de façon satisfaisante pour eux.  Elles diffèrent cependant non seulement par l’âge des participants, mais également et surtout par les formes pédagogiques utilisées : la formation tout au long de la vie nécessite d’autres formes d’enseignement que celles utilisées en formation initiale. Toute une ingénierie aussi bien pédagogique qu’administrative a été développée pour adapter les formations à la réalité d’étudiants qui n’ont plus la même disponibilité qu’au sortir de l’enseignement secondaire, et sont riches d’une maturité que les formes pédagogiques ne peuvent ignorer : sessions, cumuls de « courtes » formations, mix de distanciel et de présentiel, horaires décalés, ….

Mais peut-on assimiler « l’élévation du niveau scientifique, culturel » à l’amélioration des qualifications professionnelles ou au service des besoins de l’économie ? Dans ce domaine de « l’élévation du niveau scientifique et culturel », il manque en France peut-être d’une réelle volonté politique, mais surtout d’imagination. Les attentes des différents publics sont très diverses : certains rêvent d’apprendre le breton ou le provençal, d’autres voudraient avoir la satisfaction d’un véritable travail de recherche sur un épisode crucial de l’histoire de leur ville ou sur un poète oublié. Certains voudraient comprendre la tectonique des plaques ou le droit européen, d’autres connaître le cinéma coréen ou la musique de la Renaissance : nombre de ces sujets existent au sein des universités.

À ce stade de la réflexion, on peut se demander si les institutions françaises de formation, en particulier les universités, sont aujourd’hui capables d’accueillir vraiment ces demandes existantes de formations « gratuites » (dans l’esprit de l’apprenant), des formations qui ne visent ni à améliorer les qualifications professionnelles des individus, ni à assurer la main d’œuvre nécessaire au bon fonctionnement de la société et de l’économie. Le fait même de ne pas avoir de terme pour désigner ce type de formation montre bien la difficulté à la penser.

Ce ne sont pas tant les contenus de ces formations qui sont en cause : comme nous l’avons vu plus haut, bien des champs d’intérêt de nos concitoyens correspondent à des départements de nos facultés, dont certains peinent paradoxalement à remplir leurs formations. Mais ce type de « clientèle » nécessite une tout autre approche que celle qui vise à développer des compétences sociales et professionnelles.

Ces formations « gratuites » nécessitent souplesse et imagination dans l’organisation administrative et l’ingénierie pédagogique. Il faut permettre des formations compatibles avec la vie professionnelle et familiale, étalées sur des durées très variables qui peuvent être très longues ; les demandes des étudiants potentiels sont très hétéroclites, il faut faire du « sur mesure ».  Dans certains pays, on peut s’inscrire comme étudiant pour moins de 10 % d’un temps plein universitaire ; des systèmes de « nanodegrees » permettent de cumuler des validations d’acquis en vue de diplôme obtenus au bout de très longues années. D’autres pays ont développé des « open universities », aux critères d’admission moins sélectifs que les établissements de prestige, mais cependant capables de proposer une formation adaptée à chaque étudiant, y compris diplômante. Bien évidemment, tous les moyens de formation à distance, en particulier digitaux, peuvent être mis à contribution, et certaines formations proposent également du « blended learning », permettant de combiner une majorité de cours à distance et quelques activités en présentiel.

Chaque pays a sa culture propre en ce qui concerne le financement de l’enseignement supérieur. Cependant, on pourrait imaginer qu’à côté de subventions publiques, des droits de scolarité raisonnables pourraient permettre à ces formations « gratuites » de constituer un appoint au financement des universités, en particulier à certains départements qui relèvent plus de la culture générale que d’un secteur économique explicite.

L’importance de ce secteur de la formation est encore largement méconnue en France, et il est largement opéré par des acteurs privés et/ou associatifs. L’observation montre cependant que son poids est loin d’être anecdotique, pour peu qu’il soit pris au sérieux et traité avec les spécificités qui lui conviennent. Le code de l’éducation reconnaît que l’amélioration du niveau culturel et scientifique de la nation et des individus est une des missions prioritaires du service public de l’enseignement supérieur. Les institutions qui ont su relever les défis de la formation tout au long de la vie dans les domaines professionnels sauront-elles s’adresser à des demandes et des publics très éloignés de ceux pour lesquels elles sont actuellement programmées ?


Anne Righini

 

 

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