Le jour où la Corée s’arrêtera

Le 14 novembre 2019, la Corée du Sud s’arrêtera : les jeunes Coréens vivront « l’étape la plus importante de leur vie, l’examen d’entrée à l’Université[1] », appelé Suneung ou CSAT (College Scholastic Ability Test). Cet événement annuel est devenu un marronnier pour la presse du monde entier[2], fascinée par l’importance que semblent accorder les coréens à cette journée particulière. Lorsqu’on se penche d’un peu plus près sur les données officielles relatives à l’accès à l’enseignement supérieur en République de Corée, on a de la peine à comprendre l’intensité dramatique de cet examen, alors qu’en 2018, seulement 88,5 % des places proposées dans l’enseignement supérieur coréen ont pu être attribuées[3].

Blur  university students writing answer doing exam in classroom

On ne peut comprendre cette dramatisation du CSAT que lorsqu’on le resitue dans la passion entretenue par les Coréens pour l’éducation de leurs enfants. Malgré la réussite évidente du système éducatif coréen, qui caracole régulièrement en tête des classements PISA et permet aujourd’hui à plus des deux-tiers d’une classe d’âge d’accéder à l’enseignement supérieur[4], la société coréenne se trouve aujourd’hui acculée dans un « piège éducatif », « une course aux armements dans l’éducation »[5].

La société coréenne est profondément hiérarchisée, le statut social est primordial et le fait d’être diplômé d’une université prestigieuse procure un réseau qui durera toute une vie ainsi qu’une quasi-totale garantie d’emploi dans la fonction publique ou l’une des plus grandes entreprises coréennes. La hiérarchie des universités est largement inscrite dans la société coréenne, et ne se modifie que très peu au fil du temps. Le sommet de la hiérarchie est constitué par les trois grandes universités de Seoul : Seoul National University, Korea University et Yonsei University (« SKY »). Mais d’autres universités sont également prestigieuses. Ainsi, le ministre de la justice a dû démissionner après un scandale portant sur l’admission de sa fille à la prestigieuse université EWHA, une université privée de Séoul exclusivement féminine. Les récents scandales qui agitent la société coréenne sont significatifs de cette « course aux armements » qui sévit entre les familles pour obtenir les places dans les meilleures universités.

La question de l’entrée à l’université est une des plus agitée dans la classe politique coréenne. Depuis 1945, il y a eu 14 réformes importantes du système d’admission dans les universités, et chaque année voit des modifications mineures du système.

D’un côté, le système universitaire est très régulé par le gouvernement, le nombre d’étudiants que les universités sont autorisées à recruter est en effet sévèrement encadré ; d’un autre côté, les établissements jouissent d’une large autonomie dans leurs méthodes de recrutement, qui peuvent se baser sur les notes du secondaire, l’examen national du CSAT, des examens locaux, des éléments de motivation particuliers ou des compétences originales.

En 2018, moins de 23 % des étudiants admis à l’université l’ont été sur la base de leurs résultats au CSAT[6].  La plus grande partie des étudiants entrent en effet dans l’enseignement supérieur suivant une procédure précoce, propre à chaque université, basée sur la retranscription des notes obtenues dans le secondaire et/ou des examens propres à l’établissement, mais également un ensemble de critères variés : activités extrascolaires lettres de recommandation, prix académiques, travail volontaire… Les admissions précoces ont été développées pour éviter le bachotage trop important qu’entrainait la forme très scolaire du CSAT.

Cependant, ces critères d’admission ont lancé les familles coréennes dans un nouveau style de « course aux armements » en matière d’éducation. Il s’agit pour les mères de familles essentiellement d’identifier et de mobiliser pour leurs enfants les meilleures ressources éducatives, en vue de leur permettre d’accéder à l’université dont rêvent pour eux leurs parents : cours du soir, tutorat, stages, … La course à l’information est capitale : connaître les bons critères, évaluer les fournisseurs efficaces, se renseigner de façon personnelle sans pour autant communiquer ses tuyaux, anticiper les attentes à venir des universités dans les critères de sélection, trouver les stages et/ou les activités extrascolaires qui complèteront efficacement la partie « capacités détaillées et compétences particulières » du dossier du jeune lycéen …. La pression mise sur les mères n’a d’égale que celle mise sur leurs adolescents[7].

Dans une société fortement hiérarchisée, et alors que les emplois protégés dans les grandes entreprises tendent à diminuer, les familles sont lancées dans une course sans fin, investissant largement dans le tutorat privé et autres soutiens coûteux pour permettre à leurs enfants d’intégrer une université prestigieuse. Même s’il existe un consensus pour reconnaître la démesure de ce comportement collectif, aucune famille ne peut se permettre de ne pas jouer ce jeu sans compromettre l’avenir de ses adolescents.

Il est évident que dans cette course, l’accès à l’information comme la capacité à financer les meilleurs organismes de préparation à l’entrée à l’université aura un effet discriminant extrêmement important : les étudiants issus de milieux défavorisés, ceux des zones rurales ou périphériques ont très peu de chance d’entrer dans un établissement prestigieux. Alors que l’OCDE souligne une apparente mobilité sociale ascendante très importante en ce qui concerne l’accès à l’enseignement supérieur[8], le système aujourd’hui s’est enfermé dans un « piège éducatif », qui reproduit plus que jamais les hiérarchies sociales et entraîne le pays dans des dépenses éducatives démesurées et inefficaces, largement financées par les familles.

 

Anne Righini


[1] Alessandra Bonanomi, « The Dark Side of the Korean Education System and New Purposes for the Future», http://www.theasian.asia/archives/99165  Consultée le 30 octobre 2019.

[2] Voir par exemple :  https://www.aljazeera.com/news/2017/11/suneung-csat-bringing-south-korea-halt-171115073908977.html Suneung, the CSAT bringing South Korea to a halt

https://www.bbc.com › news › world-asia-46181240  Suneung: The day silence falls over South Korea

https://etudiant.lefigaro.fr/article/suneung-le-silence-s-abat-sur-la-coree-pendant-que-les-lyceens-passent-le-bac_c0a2772e-e8b0-11e8-9d7f-b1be9502c5c0/ Suneung : le silence s’abat sur la Corée pendant que les lycéens passent le bac

[3] Ministry of Education, “2018 Brief Statistics on Korean Education” , URL: https://kess.kedi.re.kr/eng/publ/view?survSeq=2018&publSeq=4&menuSeq=3645&itemCode=02&language=en# (Consultée le 12 juin 2019).

[4] Ministry of Education, “2018 Brief Statistics on Korean Education” , URL: https://kess.kedi.re.kr/eng/publ/view?survSeq=2018&publSeq=4&menuSeq=3645&itemCode=02&language=en# (Consultée le 12 juin 2019).

[5] Patrik Hultberg, David Santandreu Calonge & Seong-Hee Kim | Sergio Rossi (Reviewing Editor) (2017) Education policy in South Korea: A contemporary model of human capital accumulation?, Cogent Economics & Finance, 5:1, DOI: 10.1080/23322039.2017.1389804  Consultée le 25octobre 2019

Patrick T. Hultberg et David Santandreu Calonge, « Is South Korea in a higher education access trap? », University World News, July 14, 2017, URL: https://www.universityworldnews.com/post.php?story=20170711111525929 . Consultée le 5 novembre 2019.

[6] Sung Si-Yoon, Esther Chung, “Gov’t expands CSAT Admissions, Korea Joongang Daily, August 20,  2018, http://koreajoongangdaily.joins.com/news/article/article.aspx?aid=3052104 (Consultée le 6 novembre 2019)

[7] SoHyun Park, Hyunchul Lim, Heekyung Choi, “« Gangnam Mom » A Qualitative Study on the Information Behaviors of Korean Helicopter Mothers”, https://www.ideals.illinois.edu/bitstream/handle/2142/73636/124_ready.pdf?sequence=2&isAllowed=y Consultée le 6 novembre 2019

[8] OECD, Education at a Glance 2017, Country Note Korea,Page 76 URL : https://www.oecd-ilibrary.org/fr/education/education-at-a-glance-2017_eag-2017-en   (Consultée le 8 novembre 2019).

 

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